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Immigration: Expo Picasso

Picasso and Immigration

 

Expo : quand Picasso était un paria en France

Inaugurée jeudi à Paris, l’exposition « Picasso l’étranger », au musée de l’Histoire de l’immigration, apporte un regard neuf sur la jeunesse du génie en France, où il est d’abord considéré comme un immigré suspect, surveillé par la police. Débarqué dans la capitale en 1900 à l'occasion de l'Exposition universelle, le jeune Pablo Picasso ne sera jamais naturalisé français.

Peintures, photos, documents construisent même un suspense : pourquoi le peintre, qui a passé presque toute sa vie chez nous, ne deviendra-t-il jamais français ? Il y a une raison et elle trouve des résonances dans l’actualité. Il fait partie de la grande famille des migrants.  Mais il n’est pas un immigré, plutôt un expatrié qui vient pour des raisons professionnelles. Mais il est accueilli en paria. »

C’est l’histoire d’un adolescent andalou qui se sait déjà un génie – plusieurs œuvres datant de ses 15 ou 16 ans en témoignent dans l’exposition – et veut réussir à Paris, capitale mondiale de l’art en 1900. Picasso a 18 ans quand il y débarque pour l’Exposition universelle, où l’une de ses œuvres est exposée. Mais le pays de Delacroix, du romantisme, de l’impressionnisme, bientôt du fauvisme et du cubisme, est aussi celui de l’antisémitisme de l’affaire Dreyfus et de la xénophobie, contre les Italiens et les Espagnols entre autres.

Paris ne déroule pas le tapis rouge au futur peintre des périodes rose et bleue.

Picasso découvre une France dont la législation se durcit depuis une vingtaine d’années pour, ou plutôt contre, les étrangers, pas libres de leurs mouvements, qui doivent déclarer tout changement d’adresse. La police enquête sur le peintre, logé par un ami anarchiste. « Il est un peu suspect. Le dossier amassé sur lui est un ramassis de ragots », confient les deux spécialistes. Le rapport de police s’affiche au mur, entre un sublime dessin au crayon de ses parents et des esquisses. L’artiste effectue quatre voyages à Paris de 1900 à 1904, sans jamais pouvoir y rester.

Les problèmes ne font que commencer, ou ne vont pas s’arrêter avec le début de la gloire. Le marchand de Picasso à Paris, Daniel-Henry Kahnweiler, qui a 22 ans, presque le même âge que lui, est d’origine juive allemande. Une certaine France d’avant-guerre parle de sa « galerie boche ». Louis Vauxcelles, grand critique de l’époque, regrette « qu’il y ait un peu trop d’Allemands et d’Espagnols dans l’affaire fauve et cubiste ».

Naturalisé français en 1937, Kahnweiler – qui raconte dans une archive télévisée sa rencontre avec le jeune peintre muet et crotté – sera « dénaturalisé » par Vichy. Pour Picasso, c’est pire. L’ami des républicains espagnols prend peur en 1940. Il dépose une demande de naturalisation, appuyée par un sénateur et même un commissaire de police. Vichy lui refuse le passeport : « Cet étranger n’a aucun titre pour obtenir la naturalisation et doit être considéré comme suspect au point de vue national. »

De 1900 à 1940, le même rejet. L’artiste a alors près de 60 ans. Une partie de lui-même ne s’en remettra pas. En 1958, Georges Pompidou, chef de cabinet du général de Gaulle, voudra enfin naturaliser l’icône, qui ne lui répondra même pas. Il ne veut plus en entendre parler. Cette fragilité qu’il a ressentie le pousse vers le communisme. Cette dimension affective et psychologique n’avait jamais été mise en avant avec une telle évidence. Picasso adhère au PCF en 1944, avec ces mots : « J’avais tellement hâte de retrouver une patrie. »

 Il offre, en 1948, dix tableaux aux collections publiques françaises, et se voit accorder un statut de « résident privilégié ».  On ne lui demande plus ses papiers.

L’exposition réunit des peintures et sculptures majeures de toutes ses périodes, que l’on regarde autrement : Picasso, « qui ne s’est jamais vu comme une victime », se bat un pinceau à la main. Pour lutter ou pour s’échapper. Derrière le cliché d’un surhomme peignant comme il respire et dévorant les femmes, il y eut aussi un Espagnol de 20 ans signalé par son concierge aux policiers comme « parlant mal français et pouvant à peine se faire comprendre ».

L’exposition raconte une histoire, ce qui est la première qualité d’une exposition. Pas une succession d’œuvres, même très belles, mais un récit, poignant.

Une autre manière de regarder l’immigration.

Article by Yves Jaeglé published on 6th November in www.leparisien.fr